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J’ai vécu les vingt-et-une premières années de ma vie dans une petite commune sud-vendéenne, au cœur du Marais poitevin. Cet endroit hors du commun, véritable havre de paix, est propice à la rêverie. Durant mon enfance, j’ai souvent accompagné en barque le pêcheur chevronné qu’était mon grand-père. Je garde de ces escapades fluviales un merveilleux souvenir même si la légende du Bras rouge que je vais vous conter m’a longtemps persécutée !

 

 

Pépé dépose le seau destiné à recevoir le fruit de sa pêche dans la plate[1], installe la planche qui me servira de siège puis écope l’eau de pluie. J’attends bien sagement au bord de la rive qu’il me tende la main pourPIC 1470 m’aider à monter à bord. Et déjà la nature me parle : son impressionnante cathédrale de verdure, la puissante odeur des marécages et les sons mélodieux da sa faune grouillante.

 

 La frêle embarcation tangue sous mon poids lorsque j’embarque. D’aucuns s’en effraieraient, à l’instar de cet oncle parisien qui, lors d’une première visite dans le Marais poitevin, avait sollicité une promenade en barque qui avait tourné court. Car, surpris par l’instabilité de la plate, il avait paniqué, pour finir par basculer dans le fossé, sous les regards hilares de toute la famille. Un inoubliable baptême de l’eau ! Son élégant costume de ville s’en souvient certainement… En ce qui me concerne, pas d’inquiétude. Il faut dire que cette escapade fluviale m’est familière. Et pourtant, je sais qu’un être effrayant hante les eaux de la Venise verte[2]

 

Mon grand-père décroche la chaîne qui arrime notre embarcation ; elle s’abat avec grand fracas dans le fond de la plate. Il appuie ensuite fermement le crochet de sa pigouille[3]. sur la berge, de telle PIC 1435sorte que nous sommes propulsés plusieurs mètres en avant.

 

Il n’est pas commode de sortir du chemin d’eau, il faut courber le dos pour éviter l’entrelacs de branches qui ploient au-dessus de nous. La barque fend l’épais tapis de lentilles dans un chuintement discret, rythmé par le clapotis de l’eau ruisselant de la pigouille. Notre passage dessine derrière nous un long ruban transparent qui ondule comme les couleuvres vipérines que l'on voie parfois traverser la rivière.

 

 Soudain le batelier stoppe. Il me lance un regard de connivence puis murmure en me montrant du doigt les deux gros yeux ronds qui affleurent sous la feuille d’un nénuphar : « Tu vois la gueurneuille[4] ? » Pas le temps de répondre. D’un geste aussi vif PIC 1335que l’éclair, maintes fois répété, Pépé a capturé le batracien qui finit au fond du filet de pêche. La toute première prise de la soirée !

 

 Ça y est, nous atteignons la rigole[5]. Les lentilles se font plus rares. Le Marais se transforme alors en gigantesque miroir dans lequel se reflètent les troncs élancés des peupliers qui forment comme une mosaïque jaspée à la surface de l'eau. L'écrasante beauté de cet univers féérique vient de nous happer. Moment d'exception, instant magique, rêverie éveillée.

 

La barque file au milieu de l'enivrante nCopie de Copie de PIC 0090ature. Ni Pépé ni moi ne disons mot, comme si nous craignions de rompre le charme. Nos yeux embrassent goûlument chaque élément du décor : les maisons qui bordent les rives avec leurs volets de bois peint encadrant de généreuses potées fleuries, les potagers regorgeant de bons légumes et les petits coins de pêche aménagés par les heureux propriétaires. Dans une parcelle de mogettes, je repère un héron cendré qui ne tarde pas à s'envoler dans un froufrou de battement d'ailes. Je le suis des yeux, émerveillée par tant de grâce. Quelques dizaines de mètres plus loin, il se pose dans un pré où broutent de paisibles vaches laitières que rien ne saurait perturber.

 

 PIC 1225 Dans cet écrin de verdure, aux côtés de mon aïeul, je me sens invincible. Pépé connaît l’endroit dans ses moindres recoins pour l’avoir parcouru des milliers de fois depuis son enfance. Et moi, du haut de mes huit ans, je peux me permettre de défier le Bras rouge, oui, vous savez ce monstre que j’évoquais tout à l’heure. J’évite tout de même de laisser ma main traîner à la surface de l’eau. On ne sait jamais…

 

Mais qui est-il au juste ? Je connais son existence depuis déjà plusieurs années. « Ne t’approche pas de la rivière, a martelé  maman près de mon oreille, sinon le Bras rouge t’emportera et nous ne te reverrons jamais ! ». Car le redoutable bonhomme a pour habitude de se mouvoir dans le milieu aquatique et de happer les enfants imprudents à l’aide de sa main ensanglantée pour les entraîner au fond de l’eau.

 

Inutile de vous dire que la terrible mise en garde de ma mère m’a dissuadée à tout jamais de fréquenter seule les berges, tout comme le puits près du jardin, dans lequel séjournerait également l’abominable personnage. Ce qui m’interpelle : comment parvient-il à l’atteindre ? Sort-il la nuit ? Rampe-t-il en silence jusqu’à lui ? Est-il à l’origine de la mort de Pétronille, notre jeune chèvre encordée au puits et découverte un jour suspendue dans l’abîme ?

 

Parfois, le soir dans mon lit, je me représente davantage la chose : son bras télescopique immense, d’un rouge aussi vif qu’une plaie béante, émerge brutalement des eaux saumâtres et balaie le sol à l’affût d’une proie. Cauchemar éveillé ! Je rabats la couverture de mon lit sur ma tête et finis par chasser l’insupportable image de mon esprit.

 

Nous bifurquons dans une conche[6]. Les têtards[7] PIC_0515.JPGy sont alignés comme de bons petits soldats et arborent fièrement leur touffe de branches taillées. Au loin, un couple de cygnes glisse lentement au fil de l’eau. Tout à coup, un bruit de plongeon me fait sursauter. Le Bras rouge ??? « Regarde ! un ragondin me dit Pépé » Ouf ! pas de Bras rouge en vue. L’animal a tôt fait de traverser et de disparaître dans un trou. Juste à côté de nous, sous un imposant saule pleureur, barbotent une poule d’eau et sa nichée. Ils me font penser aux illustrations du joli livre de contes de ma petite sœur.

 

Pépé farfouille maintenant le fond de l’eau à la recherche de son tonneau[8]. Il le remonte à la surface, ouvre la petite porte grillagée puis déverse sa pêche dans le seau : des gardons, des perches, des écrevisses et une anguille. Cette dernière atterrit à mes pieds. Je l’observe se tortiller avec vivacité. Sa peau noire, reluisante et visqueuse se confond avec la couleur de la barque. A notre retour, maman lui retirera la pia[9], la videra, la lavera, la divisera en petits tronçons qu’elle enfermera ensuite dans un torchon. Puis, demain, elle extraira l’emballage du réfrigérateur, farinera les morceaux de piba[10] et les jettera dans une poêle pour les frire avec de l’ail et du persil. Miam ! mes papilles en salivent déjà.

 

Nous PIC 1458voilà repartis dans le dédale des chemins d’eau. Au dessus de nous, les feuillages en berceau filtrent la lumière, irisant les ailes transparentes des libellules posées sur les touffes d’iris. Pépé continue la relève de ses tonneaux et de ses botes[11]. Mais comment fait-il pour se souvenir des multiples emplacements de ses engins de pêche ? Parfois il tâtonne un moment avant de les retrouver. Il me plaît alors d’imaginer qu’il gratouille le Bras rouge du bout de sa perche, agaçant le monstre endormi. Ou mieux encore, qu’il le grille entièrement, lorsque pour me divertir, il met le « feu sur l’eau ». Oui, vous avez bien lu ! Le « feu sur l’eau » !!! Laissez-moi vous expliquer…

   PIC_1403.JPG

Pour réussir cet étonnant tour de passe-passe, il faut d’abord repérer un bord de conche peu profond, puis brasser la vase avec la pigouille ou tout autre ustensile permettant d’atteindre le fond. Les déchets végétaux et animaux qui s’y trouvent forment alors un gaz méthane repérable aux bulles qui apparaissent à la surface de l’eau. Ne reste plus à Pépé qu’à jouer de son briquet pour faire danser les flammes sur la rivière ! Le mariage du feu et de l'eau, un spectacle qui n'en finit pas de me ravir.

 

Nous croisons d’autres barques, échangeons quelques mots avec un voisin qui circule sur la berge à vélo et slalomons entre les fils de pêche tendus, repérables à leurs jolis bouchons colorés. Parfois nous assistons mêmPIC_0512.JPGe à la prise du poisson. Celle du brochet est toujours impressionnante et peut mobiliser plusieurs personnes selon la taille et la résistance de la bête. Et que dire de cette fierté qui s’affiche sur le visage du bienheureux pêcheur lorsqu’il décroche le carnassier convoité de l’hameçon ! Les jours suivants, au même endroit, il tentera de nouveau sa chance.

 

  La fraîcheur tombe. Le vent fait frémir les feuilles des peupliers. Au loin, un chien aboie.Le soleil a entamé son inévitable déclin. Ses rayons jouent à  travers les branches et dessinent à la surface de l'eau des formes étranges et fantasmagoriques qui alimentent mon imagination d'enfant. Ici, je crois voir un lutin facétieux, là, un animal préhistorique, et plus loin, une princesse endormie.

 

Notre balade touche à sa fin, mon grand-père ralentit, manœuvre adroitement la pigouille pour s’engager dans son petit port privé. Il est satisfait, la pêche a été bonne. A la nuit tombée, il reviendra seul tendre les cordelles[12] et le tramail[13]. Et demain soir, si le temps est toujours au beau fixe, nous emprunterons encore tous les deux le même parcours.

 

Me voilà de nouveau sur la terre ferme. Tandis que Pépé débarrasse la plate de son matériel de pêche, je sonde une dernière fois du regard le tapis de lentilles d'eau sous lequel se tient peut-être camouflé le monstre de Marais poitevin. Un frisson me parcourt le corps. Et s'il surgissait, là, maintenant, et emportait mon grand-père avec lui ? Non, il n'oserait pas... D'ailleurs, d'après les dires de maman, il ne s'attaque qu'aux enfants. De toute façon, s'il dérogeait à ses habitudes, mon aïeul aurait tôt fait de lui assener un bon coup de pelle sur sa vilaine main et il comprendrait vite à qui il a affaire.  
Pépé m'a rejointe. Soulagement. Nous pouvons maintenant regagner tranquillement la maison. J'ai désormais le coeur léger et je suis si fière d'avoir une nouvelle fois bravé le tant redouté Bras rouge !  
                                                                                               

 

[1] Barque à fond plat qui a un avant large et un arrière très effilé. Elle est utilisée pour le transport des personnes, de matériels et de bétail

[2] Nom donné au marais mouillé qui est le cœur du  Marais poitevin

[3] Perche de bois ferrée de plus de 3 m de long, généralement en aulne. Elle est  utilisée par le batelier pour diriger la plate

[4] Grenouille en patois vendéen

[5] Nom donné aux grandes voies d’eau  rectilignes du Marais poitevin

[6] Voie d’eau d’une largeur de 5 à 6 m qui circonscrit et dessert un ensemble de parcelles du Marais

[7] Frênes émondés régulièrement qui développent un réseau de racines important qui maintient les berges

[8] Nasse à poissons fabriquée en grillage galvanisé avec deux entrées en entonnoir

[9] La peau en patois vendéen

[10] Anguille en patois vendéen

[11] Nasse en osier utilisée pour la pêche aux anguilles

[12] Engin de pêche composé de plusieurs lignes de fond rattachées à une ligne principale. Il se pose la nuit et est récupéré avant  le lever du jour

[13] Filet de pêche dont la taille est réglementée afin de ne pas capturer de poissons trop petits


 

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Je suis née le 29 septembre 1963 dans l'ouest de la France, à Le Mazeau, petit village niché au coeur du Marais poitevin. En 1984, je quitte la Vendée pour rejoindre mon futur mari, alors militaire à Etain dans la Meuse et, en septembre, j'obtiens un poste d'enseignante en gestion administrative au lycée de la Doctrine Chrétienne à Verdun (aujourd'hui lycée Sainte-Anne). Mon premier fils naît dans la "Cité de la Paix" en 1988. Après un séjour de trois ans en Allemagne, à Friedrichshafen, retour à Verdun en 1992 où je réintègre mon poste d'enseignante l'année suivante, le temps de mettre au monde mon deuxième fils. C'est en 2004 que je m'essaie à l'écriture, le virus ne m'a plus quittée depuis ; je signe mon premier contrat quatre ans plus tard avec les éditions belges Chloé des Lys.

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